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Elisabeth Bouissonade

Si vous passez par Montpellier, vous prendrez l'un de nos célèbres tramways, désignés comme les plus sexy d'Europe par le New York Times en 2012 (même si je ne comprends toujours pas très bien ce que ça veut dire. A titre personnel, je n'ai encore jamais eu la pulsion de proposer un rendez-vous à une rame de tram).

Chaque ligne se distingue par un design distinct, réalisé par Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti pour les lignes 1 et 2, Christian Lacroix pour les lignes 3 et 4, Barthélémy Toguo pour la future ligne 5. Outre l'indéniable apport esthétique, cela permet de ne jamais se tromper de ligne quelles que soient les conditions météo, l'heure du jour ou de la nuit ou le niveau d'ébriété. Allons voir du côté de la Ligne 2, liée à l'élément Terre, dont les rames sont recouvertes de fleurs qui ne sont pas sans rappeler les seventies. Ici, tout le monde appelle cette ligne le "Tram-à-fleurs", ou tramafleur.


En montant dans ce tram, en tête ou queue de rame, vous verrez peut-être un nom écrit près de la porte : Elisabeth Bouissonade.



On ne possède pas de portrait d'Elisabeth. Ce n'était pas le genre de personne qui pouvait se permettre d'avoir son portrait. On ne sait même pas quand elle est née. Ce n'était pas le genre de personne dont on note la naissance.


Par contre, on sait quand elle est morte.


Nous sommes en 1645 et c'est le début de l'été.

Montpellier est une ville meurtrie, qui subit encore les conséquences du terrible siège de 1622 par Louis XIII et ses troupes. Signe de la victoire royale, une Citadelle toute neuve (notre actuel lycée Joffre) se dresse juste aux abords de la ville, pour y loger les troupes chargées de la défend. pardon, de la surveiller. Il y a 5 ans, en 1640 donc, la peste a de nouveau frappé la ville.


Nous sommes en 1645, et c'est le début de l'été

Depuis 2 ans, la France a un nouveau roi : Louis XIV. Il va bientôt avoir 7 ans.

Pour fêter l'avènement d'un nouveau roi, c'est bien connu, rien ne vaut un impôt !

Appelé le Don de Joyeux Avènement, ce prélèvement extraordinaire permet aux villes du royaume de conserver leurs privilèges. Par privilège, entendez l'ancienne signification de "loi privée", pas uniquement... hum, de privilège. Dans l'Ancien Régime, le principe d'une même loi pour tout le monde n'existe pas. Selon sa place dans la société, son métier, son lieu de vie... ce ne sont pas les même règles qui s'appliquent. Par exemple Montpellier, bien que directement placée sous l'autorité royale, conserve le droit de se gérer elle-même, grâce à ses consuls, au nombre de 6 à cette époque.


Comment perçoit-on l'impôt au XVIIe siècle ? Il n'existe pas de percepteurs, car la France n'a pas les moyens de payer autant de fonctionnaires. La perception de l'impôt est donc... sous-traitée. En résumé : de riches personnes (elles avaient plusieurs dénominations, la plus couramment utilisée dans l'affaire qui nous occupe est "partisan", c'est donc celle que je vais utiliser) avancent au gouvernement la somme que l'Etat veut percevoir. En échange, ce dernier les autorise à aller percevoir les taxes auprès des contribuables. De les percevoir... avec un substantiel bénéfice.

Si vous n'aimez déjà pas les fonctionnaires du fisc au XXIe siècle, imaginez à quel point ces percepteurs privés, qui ponctionnaient bien plus que ce que l'Etat réclamait sur le dos des petites gens, étaient appréciés du peuple.


Nous sommes à Montpellier, en 1645 et c'est le début de l'été.

Des partisans sont arrivés en ville pour percevoir le don de joyeux avènement.

La somme demandée est exorbitante et l'impôt est prévu pour être surtout perçu auprès des domestiques et des artisans, population déjà exsangue qui ressent cette nouvelle taxation comme particulièrement injuste.

La population la plus pauvre bruisse donc de colère et de rumeurs. L'objet de cette colère est vite trouvé : les partisans, ces suceurs de sang venus percevoir l'impôt, parasites devenant riches sur le dos des petites gens.

La colère, le désespoir, la chaleur peut-être aussi poussent aux solutions extrêmes : on ne voit plus qu'une issue pour se faire entendre : la révolte.

Seulement les conséquences d'une révolte peuvent être terribles pour la cité, surtout quand on n'a ni titre, ni argent pour sauver sa vie ensuite.

C'est là que les hommes de Montpellier ont eu une idée géniale :

Et si c'étaient les femmes qui se révoltaient ?

Hein ? Les soldats oseraient moins s'en prendre à elles, les juges seraient plus cléments !

On a trouvé l'idée géniale, il fallait juste trouver un moyen de les... motiver.

Une rumeur courut alors parmi les artisans : Il paraitrait que les femmes seraient imposées en proportion du nombre de leurs enfants.

C'est l'étincelle qui fait déborder le vase.


Le 29 juin, entre 400 et 500 femmes parcourent la ville à la recherche de partisans pour leur expliquer leur point de vue à coup de pertuisane (une sorte de hallebarde).

A leur tête : Elisabeth Bouissonade.

On en sait peu sur elle. Il semble qu'elle ne fut pas de Montpellier, pas mariée, sans enfant. Au-delà de ses qualités, cela en faisait une meneuse parfaite, car on pouvait plus facilement la pointer du doigt et si elle mourrait eh bien... elle manquerait peu.

On la surnommait la branlaïre, la Secoueuse, ce qui nous en raconte peut-être sur son caractère. Certaines sources l'ont décrite comme une Furie portée naturellement sur la révolte et le chaos, mais les classes supérieures sont souvent peu amènes envers les esprits forts, surtout s'ils viennent du bas peuple, plus encore si ce sont des femmes.


La révolte enfle, les femmes de Montpellier sont rejointes par les artisans de la ville, les insurgé.e.s finissent par être 3000. On dénombre (les estimations sont bien sûr très difficiles) une vingtaine de morts. Les autorités, débordées, n'ont d'autre choix que de se réfugier dans la Citadelle et de négocier. Le 3 juillet, le maréchal Schomberg, gouverneur de la ville (qui fut blessé durant les émeutes), annonce que les populations les plus pauvres n'auraient pas à payer le don.

Le 4 juillet, le calme est revenu à Montpellier. Le roi pardonna même aux émeutiers, qui ne furent pas poursuivis, arrêtés, exécutés.


Sauf deux personnes.

Deux femmes : Elisabeth Boussonade et Marie Chassarde.


Je n'ai pas parlé de Marie car... eh bien car on en sait encore moins sur elle que sur Elisabeth.

Peut-être était-elle la femme d'un tuilier. On dit qu'elle fut (elle ou son fils) giflée par un partisan qu'elle (ou son fils) avait traité de voleur, et qu'elle l'avait alors attaqué, déclenchant la révolte. Mais on dit également qu'en fait c'est Elisabeth qui a attaqué le partisan pour la défendre.

Toujours est-il qu'elles furent désignées comme les meneuses du demi-milliers de femmes par qui tout avait débuté.

Or il fallait quand même faire un exemple clair pour passer au peuple de Montpellier l'envie et le goût de la révolte.

Elisabeth et Marie furent pendues le 9 mars 1647 devant Notre-Dame-des-Tables, la principale église de la ville, sur l'actuelle place Jean Jaurès.

Les autorités religieuses, dans un grand acte de générosité, leur permirent d'être enterrées en terre chrétienne près de l'église Saint-Firmin, (là où se situe maintenant le Rebuffy)

Elisabeth (et plus encore Marie) fut oubliée jusqu'au XXe siècle.


En 1979, on donna le nom d'Elisabeth Bouissonnade à un CHRS (Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale pour femme seule ou avec enfants victimes de violences conjugale).

Vous n'en trouverez l'adresse nulle part, afin qu'il soit certain que ce lieu reste un refuge sûr.

Mais si vous ou quelqu'une de vos connaissances a besoin d'aide, en voici le numéro :

04 67 58 07 03





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